Le Sport Nautique d’Alger (1867 à nos jours)

Le sport nautique algérois et d’Algérie compte parmi les chantiers sportifs qui, n’ayant jamais été exploités par des universitaires (contrairement aux autres disciplines sportives telles que le foot, la boxe et le cyclisme), demandent à être ouverts. L’interrogation devrait porter, primo, sur les sports nautiques avant et après l’indépendance de l’Algérie et, secundo, sur le sport en tant que pratique sportive et culturelle. L’histoire du sport ne prend tout son sens que lorsqu’il est analysé dans son contexte social et culturel.

Le doyen des clubs nautiques algérois et d’Algérie est le Sport Nautique d’Alger (SNA) qui date de 1867. Doyen, parce que dans les années 1860 le sport moderne en Algérie coloniale n’en est qu’à ses débuts. Parmi les autres associations sportives à cette époque, à Alger, signalons un club de gymnastique. Le football, le cyclisme, la boxe, les trois sports les plus prisés en Algérie au milieu du vingtième siècle, n’existent pas encore.

Le SNA est situé dans la Darse de l’Amirauté d'Alger, endroit idyllique aux pieds de la Casbah. Jusqu’en 1830, l’Amirauté constituait le cœur maritime d’Alger : c’était un port de pêche et de marchandises, et aussi une base marine. Avec l’arrivée des Français, ces activités disparaissent vers le nouveau port, qui s’étend progressivement vers le sud, tandis que la Darse se transforme en port de plaisance. Dans l’entre-deux-guerres l’ancien port est devenu un véritable haut lieu des sports nautiques : l’aviron (de mer : le skiff), le yachting (à voile et à moteur) et la natation.

Le SNA est fondé par un certain Félix Guende. Dans les premières décennies, les dirigeants du club appartiennent en majorité à l’élite française : ingénieurs, avocats à la Cour d’Appel, docteurs en médecine, hauts fonctionnaires (Conseil Municipal, Banque), militaires, propriétaires, directeurs d’école. Mais dans l'ensemble  nous sommes plutôt mal renseignés sur les aspects sociaux du club au cours des premières décennies de son existence. Apparemment, fin 19ème, le SNA n’est pas ouvert à tous les résidents d’Alger. En 1892, à l’installation du nouveau président, M. Favréga, l’AG vote à l’unanimité “aucun juif ne peut et ne pourra faire partie de cette société et, de plus, aucun sociétaire ne pourra recevoir aucun juif dans son embarcation”[1]. Il paraît hors de doute que la population indigène n’est pas non plus admise au sport nautique à cette époque-là. Par contre, pour la période d’après 1945 d’anciens membres du SNA ont témoigné que le club était ouvert à tous, même s’il n’y avait pas beaucoup de musulmans[2].

Alger revue, été 1957

Pour l’instant, nous n’avons pas non plus beaucoup d’informations sur la pratique sportive du SNA. La source la plus importante, la presse d’époque, écrite et audiovisuelle (actualités cinématographiques, radio), est encore à dépouiller. C'est une source riche comme en témoignent ces quelques informations éparpillées, retrouvées dans des articles : sont notamment organisés des régates et des jeux nautiques. Le Sport Nautique prend part à des régates (nord-africaines et internationales), des compétitions d’aviron, et du yachting (voile et moteur).

Comme dans toute association sportive, l’aspect festif et social s’avère important. Les membres du Sport Nautique appartiennent aux “jouisseurs de la mer”, par opposition aux “travailleurs de la mer”[3]. À travers le SNA la société citadine s’affirme. Le club organise fréquemment des banquets auxquels assistent les dignitaires de la ville d’Alger ainsi que les autorités militaires, amiraux et chefs d’état-major. Le sport nautique revêt donc une dimension festive : ainsi, le 5 mai 1889, dans le cadre du Centenaire de la Révolution, le SNA organise dans le port d’Alger “une fête vénitienne”[4]. De même dans le cadre du Centenaire de la présence française sont organisées, le 25 mai 1930, des joutes nautiques. Cette activité, qui remonte au moins au XVIIsiècle, est surtout pratiquée sur les côtes métropolitaines de la Méditerranée[5]. En mai 1950 une bataille de fleurs nautiques est organisée à la Darse ; sur les quais et le balcon du SNA sont massés de très nombreux spectateurs[6]. Bref, il en ressort l’image d’un important centre de sociabilité, réseau et lieu de rencontres. Son importance sociale et citadine est due au fait que, pendant des décennies, le SNA dispose d’un canot de sauvetage[7].

Eda Frost championne algéroise de natation recodwoman de France au 400m en 1956

Parallèlement au projet colonial, au développement d’Alger (la ville et le port) et à la croissance de sa population, le sport nautique prend de l’ampleur. Dans l’entre-deux-guerres sont créées dans l’ancien port, autour du Sport Nautique, plusieurs autres structures et associations. D’abord, le Club Nautique qui s’installe dans les années 1920 à ses côtés, dans un local en bois. Ensuite, dans les années 1930 le Rowing Club et le Yacht-club. Ces clubs « huppés », pour l’élite algéroise, occupant des locaux sur la jetée nord. Enfin, en 1950, la piscine et le club d’aviron du Racing Universitaire Algérois ouvrent leurs portes un peu plus vers le sud, au milieu de la jetée Est et de la jetée de l’Agha. Ainsi, dans les dernières années de la présence française, Alger s’est dotée d’un ensemble nautique riche et de qualité.

Le local du Sport Nautique est un ensemble architectural de grande valeur historique. Effectivement, il est à la fois objet et source d’histoire. Il est construit, probablement fin XIXe siècle : c'est un premier local en bois. La date exacte n’est pas (encore) connue, mais il est certain qu’un local existe dans la Darse en 1887, première référence retrouvée dans la presse[8]. Un premier rajout en bois est réalisé au début du vingtième siècle, vers les quais. Le Centenaire entame une nouvelle dynamique : le nombre de membres est en hausse (700 en 1930[9]) et la flotte en pleine expansion. Le Sport Nautique, qui a besoin de plus de place, à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur, réalise un deuxième projet d’extension, en béton,  vers le bassin. Son style moderne correspond tout à fait à celui du Rowing Club.

Le quatre barré, champion d'Algérie (Vaissières, Tudury, Derrstroff, Barrié et Trébosc)

De nos jours, que reste-t-il de cet ensemble diversifié ? Malheureusement, peu de chose. Lorsque, dans la deuxième moitié des années 1980, la Darse est classée terrain militaire, le Rowing et le Yachting Club quittent la jetée nord et arrêtent leurs activités. Et, depuis des décennies, la piscine du RUA est abandonnée. Pour ce qui est de l’ancien voisin du Sport Nautique, le Club, il n’a pas non plus résisté devant l’histoire. Son local a disparu. Toutefois, le sport nautique n’a pas complètement abandonné la Darse. Le Sport Nautique d’Alger a survécu. Son local est toujours en place, quoique dans un état vétuste. L’aviron, y est encore pratiqué par la jeunesse algéroise.

Contrairement aux autres sports pratiqués en Algérie, l’histoire (intérieure) des sports nautiques reste largement inconnue. Documents et témoignages sont les bienvenus  !

Niek Pas

Maître de conférences, Histoire contemporaine, Université d’Amsterdam

Extrait du Mémoire Vive n°65

 


[1] La Liberté de Bône. Organe Républicain Indépendant, le 1er septembre 1892.

[2] Témoignage de M. René SOLIVERES (Alger 1938), inscrit au SNA en 1957-1958 et en 1960-1961 (aviron).

[3] L’Afrique du Nord Illustré, le 12 septembre 1908.

[4] Le Patriote Algérien, le 5 mai 1889.

[5] L’Afrique du Nord Illustré, le 15 mars 1930.

[6] Reportage diffusé par Les Actualités Françaises, le 25 mai 1950.

[7] Bulletin municipal officiel de la ville d’Alger, le 7 mai 1920.

[8] Le Patriote Algérien, le 13 février 1887.

[9] Bulletin nautique (1930) 1, 1.