"Mon point de vue sur le film historique de Georges Benamou et B.Stora" par Jean Monneret

Mon point de vue sur le film historique de Georges-Marc Benamou et B.Stora C’était la Guerre d’Algérie.

 

Je tiens à préciser d’emblée que dans cette première livraison je me bornerai à l’examen des épisodes 1 et 2 de la série. J’examinerai les 3 autres ensuite.

Globalement parlant, on trouve dans cette production de l’excellent, du moyen bon, du moyen médiocre et du franchement mauvais.

Concernant le premier épisode intitulé : L’Algérie Française, il est surprenant, en tout cas maladroit, d’affirmer que le projet de Royaume Arabe de Napoléon III fut présenté « contre toute attente ». Que l’empereur ait surpris, c’est possible, mais sa démarche n’en répondait pas moins chez lui à de profondes convictions bien connues. Outre son attachement au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’écart entre le jacobinisme républicain et ses notions impériales de l’État, peu étudiées il est vrai, était tout sauf surprenant.

Il est encore plus farfelu, selon nous, d’ajouter que son projet allait se heurter à l’opposition des Bureaux Arabes ; ces derniers se trouvant ainsi mis aux rangs des opposants aux côtés des gens de gauche et des colons. !!

Sur ce dernier point, notons avec satisfaction que cette série évite soigneusement d’amalgamer Pieds-Noirs et colons. Nombre des injustices et des irrégularités constatées dans le récit ne sont pas attribuées aux Français d’Algérie mais « aux gros colons » La formule peut paraître simpliste mais elle a le mérite d’éviter l’amalgame avec l’ensemble de la population européenne.

Dans le passé, cette confusion, encore courante aujourd’hui, a coûté son poids de sang et de larmes à nos compatriotes. Les auteurs de la série se sont honorés en prenant soin de l’éviter.

On nous permettra, en revanche, de juger sévèrement le peu de mentions du déluge démographique affectant la population musulmane. Son nombre était multiplié par 2 tous les 20 ans. Ceci figurait au premier rang des fléaux touchant cette société. Cette omission est un défaut très sensible dans les épisodes 1 et 2.

Ce problème fut le boulet de l’Algérie française. Il n’était certes pas aisé à résoudre mais le passer sous silence dans une chronique historique est une anomalie navrante.

Sur la question de la citoyenneté des indigènes, beaucoup d’approximations encore.

Le documentaire présente les choses ainsi : le décret Crémieux, à tous points de vue bienfaisant pour la communauté juive introduisit un clivage entre cette dernière et les musulmans. Faut-il oublier que ceux-ci, par attachement au droit coranique, refusèrent massivement une démarche d’adhésion volontaire qui leur eût permis d’atteindre, eux aussi, cette pleine citoyenneté française.

Certes, il est connu que les chefs religieux juifs s’opposaient tout autant que leurs homologues musulmans à une telle démarche d’adhésion individuelle à cette citoyenneté.

Le décret Crémieux permit donc d’éviter la démarche individuelle. Les israélites furent ainsi collectivement « citoyennisés » par le décret Crémieux. Son auteur appliqua le principe juridique que résume l’adage romain : compelle intrare, force à entrer. Bien entendu, dans son esprit la « citoyennisation » des juifs était un premier progrès dans l’assimilation que devrait suivre plus tard celle des musulmans. Or, la résistance de ces derniers persista. Certes, le documentaire s’efforce d’y voir la responsabilité de l’administration française, accusée de n’avoir pas chercher à concilier les oppositions ou à contourner l’obstacle. Il eût été convenable de noter aussi l’absence parmi les musulmans d’une élite éclairée poussant vers le progrès. Tel n’était pas le cas dans la communauté juive ce qui eût aussi mérité qu’on le rappelât.

Autre considération pesant lourdement : à l’époque, les juifs étaient 30.000, les musulmans entre 3 et 4 millions.

 

"C'était la guerre d'Algérie" - Episode 3

(L’épisode 3 est celui qui pose le plus de problèmes en termes de rigueur historique et d’exactitude factuelle)

Examinons d’abord quelques broutilles.

 Passons sur le choix de titrer l’épisode par un pléonasme rebattu ; la sale guerre.

Signalons encore qu’à la 28ème minute, il semble bien que la photo d’Ouamrane soit confondue avec celle d’Abane Ramdane.

 Enfin, nous concéderons volontiers que le défilé de témoins expliquant leur engagement pour ou contre l’indépendance respecte, à peu près, la variété des positions existant de ce chef.

La suite est plus contestable.

CAR, à partir de la 33ème minute, la présentation des faits devient inexacte et peut accréditer une erreur sérieuse. De quoi s’agit-il ? Cette erreur on la trouvait déjà dans un livre intitulé : « Les mots de la guerre d’Algérie »1 à la page 114 sous la rubrique Terrorisme, on pouvait lire ceci : « Une bombe déposée en août 1956, rue de Thèbes, dans la Casbah par des Européens favorables à l’Algérie française fait des dizaines de morts parmi les Algériens.2 Cette pratique inaugure la période du terrorisme urbain qui sera ensuite pratiqué par le FLN, surtout pendant la Bataille d’Alger » 

Or, cette affirmation est gravement erronée : l’attentat de la rue de Thèbes en août 56 n’a nullement inauguré le terrorisme urbain à Alger. C’est le FLN qui l’avait fait, plusieurs semaines auparavant, en s’attaquant aux civils européens. Or, le risque existe que cette version fausse soit confortée par cet épisode 3 du film. Quel est en effet le commentaire du film que l’on entend à la 33ème minute ?

« Pourtant, contrairement à toute attente(sic) la première bombe qui éclate dans la Casbah n’est pas le fait des Algériens ».  Certes, ce commentaire évite l’affirmation tranchée que le terrorisme a été inauguré par des Européens. Mais, « en creux » dirons nous, il dit à peu près la même chose. Il demeure donc susceptible de tromper un auditeur pressé. Nous sommes à la lisière de la désinformation. Car, tout cela repose sur une chronologie fausse.

La série des attentats FLN de l’automne 56 visant des civils européens innocents, enfants compris, perpétrés au Milk-Bar, à la Cafétéria, à l’Otomatic, au Maurétania et autres lieux, par le réseau de Yacef, a trop souvent été présentée comme déclenchée par l’action du 10 août dans la Casbah. Une riposte en somme !

 L’un des vecteurs les plus pernicieux de cette inexactitude est le film de Pontecorvo La Bataille d’Alger où Yacef Saadi joue son propre rôle. C’est tout dire.

Cette erreur a été ainsi propagée très loin et massivement. Ce qui ne l’empêche pas de demeurer une erreur.  Il est regrettable que l’épisode 3 concerné ne l’ait pas dénoncée et rectifiée

 Au contraire, ce moment capital de l’épisode du film donne lieu à un commentaire ambigu et s’appuie sur une périodisation inexacte. Précisons :

Les attentats aveugles du FLN, visant n’importe quel Européen au hasard, furent déclenchés le 20 Juin 56 (donc bien avant le mois d’août)

Un responsable du FLN en Wilaya 4, Amar Ouamrane déjà cité, avait ordonné, ce jour-là, aux commandos de la capitale d’abattre sans distinction, tout Européen entre 18 et 54 ans.

Ceci n’apparaît guère dans le film.

Tout semble se passer comme si les attentats terroristes de Yacef, à l’automne suivant, était la réponse à une « provocation initiale », non moins terroriste, des partisans de l’Algérie française.

Cette présentation est historiquement inacceptable.

Je sais que l’on m’objectera que les attentats FLN du mois de juin étaient commis au revolver et n’avaient pas la létalité de celui du 10 août. Mais, ce qui donne à un attentat son caractère terroriste ce n’est pas le type d’armes utilisées.

Qu’est-ce donc ?

Tout simplement les cibles visées : un attentat est terroriste lorsqu’il vise des civils innocents. A cet égard, il est évident que celui de la Casbah, l’était tout autant que les « répliques » de Saadi.  Mais l’initiative de ce type d’acte avait été prise dès le mois de Juin par le FLN.3 Ceci est un fait et le film l’escamote.

 Sans compter que dans les autres villes d’Algérie, le FLN n’avait pas attendu l’automne 56 pour perpétrer d’innombrables attentats contre des civils européens innocents.

D’autres diront aussi que les attentats FLN de juin avaient été déclenchés en riposte à l’exécution de deux condamnés à mort indépendantistes à la prison Barberousse. Mais viser des civils sans la moindre responsabilité administrative ou politique pour répondre à un acte d’Etat est un geste terroriste également et en l’espèce raciste. Des gens sont visés non pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont.

___________

1. Auteur B. Stora

2.Cette nationalité n’existait pas avant le 3juillet 1962 . C’est un anachronisme de l’attribuer aux habitants de la Casbah. Selon les sources on parle de 14 ou de 70 victimes.

3. D’aucuns jugeront vaine cette recherche de « celui qui a commencé le premier » mais on nous a assez rabâché que le conflit algérien était une guerre. Et dans ce cas, la faute des terroristes est de croire que les morts doivent répondre aux morts. Or, en un conflit fratricide, les morts ne se compensent pas, elles s’additionnent.

 

Jean MONNERET